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19h45 Lilou, qui dirige l’équipage, consulte la feuille de bord sur laquelle sont inscrits les lieux de passage. Les bénévoles vont d’abord aux environs de la clinique Ambroise Paré, où un groupe de SDF a installé son campement. Mais une fois sur place, personne ne vient réclamer une soupe ou une couverture. Il est encore tôt, et il fait moins froid que la semaine dernière. « Ils traînent plus longtemps en ville dans ces cas là » explique Christine, devant les matelas vides installés au pied d’une résidence.
20h00 Julie prend une « p’tite soupe » et son compagnon un café. Les deux jeunes gens vivent dans une tente au bord de la Garonne avec leurs deux molosses. Cet hiver, ils ont contracté une maladie de peau et ont été obligé de brûler leurs vêtements. Exceptionnellement, Lilou, Christine et Adrienne leur ont apporté du rechange. Avant de partir, on leur propose des sandwichs : « Jambon ou poulet » ? Comme les sachets contiennent deux portions, l’un prend poulet et l’autre jambon, « pour goûter aux deux », nous dit Julie.
20h30 Sur la place du Salin, près du Palais de justice, une foule de jeunes s’approche du camion. Deux Polonais se jettent presque aux fenêtres pour demander des sacs de couchage. Problème : ils n’ont pas appelé le 115. Or pour se voir attribuer un sac, il faut en avoir préalablement fait la demande auprès du Samu, qui transmet une liste de noms aux bénévoles. Après avoir avalé un café et pris des sandwichs, ils repartent avec une couverture. Une fois les jeunes éloignés, des personnes plus âgées s’avancent. Ils ont faim, mais ce qu’ils recherchent surtout, ce sont des couvertures et des vêtements chauds.
21h30 L’équipage retrouve Marie, une sexagénaire haute comme trois pommes qui a ses habitudes dans le square Charles de Gaulle derrière le Capitole. Avant de se faire servir un café, Marie demande à Adrienne et à Christine de l’aider à entreposer ses deux caddies dans le hall d’une banque. Les distributeurs de billets restent accessibles aux clients jusqu’à 22h, après quoi les portes se ferment automatiquement. Marie en profite pour mettre à l’abri toutes les affaires –vêtements et couvertures- qu’elle trimbale avec elle, et même pour y dormir lorsque les températures descendent trop bas.
22h40 Elodie se prépare un café à l’aide d’un vieux réchaud à gaz posé à même le sol. Comme d’habitude, elle assure que « tout va bien » et qu’elle n’a besoin de rien. Voilà neuf ans qu’Elodie a élu domicile sur le petit pont de l’avenue de la gloire, celui qui surplombe les rails de chemins de fer. Sur le trottoir, elle a tendu une grande bâche bleue à l’intérieur de laquelle elle vit, où elle entasse toute sorte d’affaires, et où dort son chien, un labrador noir prénommé Yaourt. Si on le lui demande, elle très fiere de nous montrer Yaourt. Sinon, Elodie parle peu, et répond brièvement aux questions qui l’embarrassent avec une extrême douceur. Une habitante du quartier venue lui rendre visite, nous affirme que tout le monde l’adore ici. « Elle est très polie, et très propre. Elle se rend tous les jours à la laverie ». Cette dame a été touchée d’apprendre qu’Elodie était née en 1966, « Comme mon fils », ajoute-t-elle. Elle lui a proposé plusieurs fois de l’aider, mais Elodie refuse toujours poliment.
23h00 La maraude s’achève toujours par un passage à la gare Matabiau. Un endroit risqué car les hommes y sont nombreux, et souvent dans un état d’ébriété avancé. Il y a un mois, Lilou s’est retrouvée à l’hôpital après avoir reçu une gifle de la part d’un squatteur des lieux. Ce soir, une dizaine de messieurs, plutôt âgés, viennent boire quelque chose de chaud –il n’y a plus rien à manger. La plupart restent silencieux et s’en vont une fois leur gobelet vidé. « Ils sont calmes car ils arrivent à la fin de leur RMI » nous dit Jacques, « Ils n’ont plus assez d’argent pour acheter de l’alcool ».
David Buron





