Patrick Tort a animé la première conférence organisée par le Muséum d'histoire naturelle de Toulouse dans le cadre de l'année Darwin (Photo D.R.)
Jean-François Lapeyre m’a demandé de faire la première conférence de ce cycle et de préparer un entretien audio sur la théorie darwinienne, sa structure interne et sa logique, ainsi que sur la sélection sexuelle, sujets abordés par mon dernier livre L’Effet Darwin. J’ai également fourni le CD-Rom de l’Exposition Darwin, qui retrace chaque étape de la vie et de l’œuvre du naturaliste anglais. Elle traite enfin des rapports de Darwin avec la religion, lesquels semblent jouir d’un regain d’actualité.
Comment les travaux de l’Institut Darwin sont-ils repris à l’échelon international ?
L’Exposition que nous avons conçue a déjà été traduite en italien, et une version anglaise est en cours de réalisation, ce qui m’amuse beaucoup car nous allons chercher nos collègues anglo-saxons sur leur terrain. D’autre part, les Américains regrettent infiniment de ne pas avoir notre Dictionnaire du darwinisme, mais le prix de revient de sa traduction rend celle-ci définitivement impossible. Il reste donc en français. Belle occasion de lire dans notre langue.
Cela peut-il participer au retour du français comme une langue majeure dans la production scientifique ?
C’est un beau rêve. Il y a une déperdition de pensée terrible avec le sous-anglais usuel, et les chercheurs français, trop habitués à écrire dans cet idiome pour être considérés, continuent donc à en subir l’outrage. Cela favorise des simplifications qui conduisent souvent à une imparable banalité. L’Exposition Darwin repose au contraire sur un pari inverse de pertinence et de précision. C’est un travail didactique qui honore son public en estimant que celui-ci est toujours capable de faire un pas de plus.
Comment cela ?
L’objectif est de faire comprendre les grandes lignes de la théorie darwinienne afin que les gens aient quelque chose à répondre quand ils entendent des âneries. La plus répandue étant de réduire la théorie au darwinisme social. Les scientifiques savent aujourd’hui que ce sont des bêtises, mais ces bêtises, ils y ont cru pendant des années.
Le darwinisme social n’existerait donc pas ?
Des centaines de millions de gens le subissent sur la planète, c’est un fait. C’est même devenu l’idéologie officielle des États-Unis, qui l’ont absorbée naturellement à sa source spencérienne et en ont fait l’argument d’une défense intégriste du libéralisme, ne retenant de Darwin que la théorie de l’élimination sélective des moins aptes dans la nature. En réalité, Darwin explique dans La Filiation de l’Homme que la sélection naturelle, à travers les instincts sociaux et les capacités rationnelles, sélectionne dans l’espèce humaine la civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle. Cette « tendance évolutive » chez l’Homme a ainsi renversé l’ancienne hégémonie de la sélection éliminatoire. C’est ce que j’ai nommé l’Effet réversif de l’évolution. S’il y a compétition, c’est vers plus d’altruisme, plus de reconnaissance de l’autre et plus de secours aux faibles. C’est l’horizon évolutif dessiné par Darwin en 1871.
Vous évoquez les États-Unis, c’est aussi le « berceau du créationnisme »…
C’est l’autre jambe des États-Unis, la première étant la « sociobiologie » de Spencer, puis de Wilson, etc.
Que peut faire la communauté scientifique pour lutter contre de telles positions ?
Le problème de la communauté scientifique, c’est qu’elle a trop souvent haussé les épaules face à l’irruption invasive des idéologies les plus diverses. Il est essentiel au contraire de toujours leur opposer la véritable définition de la science, qui est de chercher perpétuellement, par l’exploration des processus matériels et leur organisation logique, des réponses aux questions posées à la connaissance. Cela permet de contrecarrer la thèse des créationnistes, qui est fondée sur l’idée que ce que la science ne peut pas expliquer, la voie divine le peut. Or la Révélation, comme la Création, court-circuite les processus. Elle n’explique rien. Elle n’a rien à voir avec la science, et tout à voir avec la magie. On perd trop de temps à considérer le créationnisme comme quelque chose de sérieux, mais on a le devoir, face au public, de lui répondre en se gardant bien d’ouvrir avec lui un « dialogue » qui l’accréditerait en tant qu’interlocuteur « scientifique ».
Cette démarche est-elle celle du Muséum de Toulouse ?
Absolument. Le Muséum est spécialement intéressant par sa conception didactique, que l’on retrouve dans le cycle des conférences. C’est également celle que suit l’Institut Charles Darwin International dans sa construction de la grande Exposition de la ville de Paris, qui se tiendra à Bagatelle entre le courant du mois de mai et la fin du mois d’octobre 2009.
Propos recueillis par Jean-Paul Cohade et Paul Périé




