Pas de sortie de crise pour les salariés de Freescale (Photo Anaïs Gerbaud)
Depuis l'annonce du plan social le 22 avril, la tension n'a cessé de croître. Au point que la presse ne peut plus accéder au local syndical sans autorisation, et après courrier.
Un plan social étalé sur deux ans, d'ici à 2011, devrait licencier 1000 employés sur les 1700 du site. Le siège américain veut lâcher du lest dans la production de semi-conducteurs, des puces électroniques utilisées dans la plupart des appareils. Les 800 employés de la fabrication seront donc tous renvoyés.
Principale revendication : une révision des indemnités
Parmi eux, beaucoup d'ouvriers, qui ont constitué la majorité des grévistes. La sauvegarde de leur emploi, ils n'y croient plus. Surtout depuis les précédents plans sociaux, de 100 et 150 salariés. Et depuis qu'aucun investissement n'est entrepris. "Ca fait dix ans que l'on craint une fermeture. La direction a laissé mourir la production", analyse Didier Zerbib, délégué CGT. De son côté, Michel Abitteboul, directeur de la communication, justifie : "Il existait déjà d'autres lignes de fabrication plus modernes aux USA, qui n'étaient pas utilisées entièrement."
Aujourd'hui, la principale revendication, c'est la révision du calcul des indemnités de licenciement. Le minimum est fixé à 60 000 euros. En avril, la direction en proposait 40 000 de moins. Pour Anne Cazes et Sylvie Daymier, ouvrières et cégétistes, c'est largement insuffisant. Pour ces salariées, le minimum décent serait un plancher de 100 000 euros. "Ce serait la somme que l'on perdrait si on retrouvait un travail au SMIC", calcule Anne Cazes.
Autre point de tension : les indemnités gonflées pour les cadres. Selon Didier Zerbib, le plafond est de 192 000 euros pour les cadres et les ingénieurs.
Quant à la stratégie de reclassement dont se félicitent les dirigeants, Didier Zerbib la qualifie d'"opération de communication". Un cabinet de dix personnes est chargé de trouver un emploi à tous, officiellement dans leurs compétences. Selon Michel Abitteboul, 447 offres auraient été récoltées depuis le début, mais dans toute la France. "On m'a proposée d'aller faire du pop-corn à 50 km de chez moi !", s'indigne Anne Cazes.
"On est face à un mur"
Ces cinq semaines de grève ont épuisé les salariés "physiquement et nerveusement". "Ils font tout pour nous user, ils savent qu'on ne peut pas laisser plus d'une paye sur la table." "On ne sait plus quoi faire, on est face à un mur." Alors qu'elles aimaient leur travail, les deux cégétistes y vont aujourd'hui à reculons. Sylvie Daymier a même démissionné de la brigade incendie de l'entreprise. Sous directive Seveso 2, ce dispositif est obligatoire pour ce site industriel. "Les dégâts pourraient être les mêmes que pour AZF. Mais on n'est plus concerné par l'entreprise, donc on a tous démissionné. S'il y a un problème, personne ne peut intervenir…"
Les interventions des CRS ont profondément marqué les esprits. Une première fois, après une décision du tribunal, pour ne pas faire entrave à la sécurité des biens et des personnes. Puis le 2 octobre, lorsque les grévistes ont retenu les dirigeants dans les bureaux pour négocier. "Il y a des grands-mères, mais ils nous ont matraqués!", rapporte Anne Cazes. Des violences que nie Michel Abitteboul.
La grève et les méthodes d'action - blocages du dépôt de bus ou encore de station de métro - ne font pas l'unanimité, et la présence aux Assemblée Générale s'amenuise. Un ingénieur concerné par le plan social, Mr Nassif, n'approuve pas les revendications : "Avant de réclamer des sous, je préfère réclamer du travail." "Je n'aime pas le discours du genre : on a travaillé, c'est notre dû !" La cohésion des salariés n'est plus de mise. Trois syndicats, dont le majoritaire Force Ouvrière, se sont désolidarisés du comité de grève. Pour les grévistes, ce sont des "vendus, ils parlent le même langage que la direction et signent avec eux sans nous consulter". Mais nombreux étaient les grévistes sans étiquette. Comme Geneviève*, qui évoque d'autres éléments. Selon elle, les tensions seraient allées jusqu'aux tentatives de suicide. "Personne ne se pose les bonnes questions, personne ne parle de ces actes."
En filigrane, le comité de grève dénonce les dessous financiers du plan social. Freescale fait toujours des bénéfices, et aurait 1,4 milliards d'euros de fonds propres. D'où le sentiment exprimé par les cégétistes : "On est inexistants, on nous donne rien alors que des sommes exorbitantes sont distribuées aux actionnaires!"
*Ce prénom a été changé, par souhait de préserver l'anonymat
| Un plan social dicté par la finance ? Officiellement, l'usine cesse toute fabrication en vue de la rapatrier aux Etats-Unis pour faire face à la crise. En revanche, le pôle Recherche et Développement ne ferme pas à Toulouse. Et un autre scénario se dessine. Augmentations salariales et primes ont cessé il y a environ 5 ans, "pour sauvegarder l'emploi". Il y a 5 ans aussi, l'entreprise a changé de statut. La partie fabrication de semi-conducteurs chez Motorola est passée chez Freescale. Le site toulousain, créé en 1968, a ainsi changé de propriétaire. Pendant deux ans, Freescale a été cotée en Bourse. Pour Michel Abitteboul, c'était très contraignant, "il fallait rendre des comptes tous les trimestres". Depuis trois ans, Freescale a été rachetée par quatre fonds d'investissement, dont le géant américain Blackstone. "C'est un avantage, ils nous laissent plus de marge de manœuvre." Or, l'entreprise a été acquise à crédit. La dette est remboursée avec les bénéfices de l'entreprise. Et ceux-ci sont largement mis à contribution pour rémunérer les nouveaux actionnaires. Une pratique de plus en plus courante dans le monde des multinationales. Selon des experts, le phénomène pourrait déboucher sur une nouvelle crise financière. |




