Les glaneurs recherchent les fruits trop malmenés pour être achetés. (Photo Eliya)
L'œil à l'affût, ils fouillent les tas de cartons jetés en vrac sur le trottoir. Ce qu'ils cherchent : les fruits jetés aux ordures par les maraîchers, trop amochés ou trop mûrs pour être vendus. « Invendables, mais pas immangeables », assure Stéphanie, 23 ans, étudiante à Toulouse. Vêtue d'un anorak vert pomme, coiffée d'un bonnet blanc, la jeune femme farfouille un tas de feuilles de poireaux jetées sur la chaussée. « Les gens ne prennent que la partie blanche et jettent les tiges. Pourtant, on peut aussi les cuisiner... »
Question de goût : si les acheteurs apprécient toujours le marché pour son côté humain et la qualité de ses produits, ils dédaignent les morceaux jugés « inutiles », comme les feuilles. Stéphanie exhibe justement une poignée de fanes de carottes. « Avec ça, je peux faire une soupe ». Ne craint-elle pas de tomber malade? Haussement d'épaules. « Je les rince au vinaigre et je les fais cuire ensuite, ça suffit. »
Comme une chasse au trésor
13h10. Autour de moi, les glaneurs s'activent. Il faut agir vite, entre le moment où les commerçants jettent les invendus et celui où passe le camion de la voirie. Un père de famille fouille les cagettes de légumes abandonnées sous les yeux amusés de sa fille, sagement assise dans sa poussette. Plus loin, un groupe de gitans ratisse le secteur en silence, avec l'efficacité que confère l'habitude.
L'ambiance générale ressemble à celle d'une grande chasse au trésor pour adultes. C'est à qui trouvera les pommes pas trop pourries, les tomates pas trop mûres. Deux punkettes, dont la moisson a été particulièrement fructueuse, m'offrent un régime de bananes noircies par le froid.
13h20. En remontant le boulevard de Strasbourg, je tombe sur un couple de Brésiliens, des « habitués » des fins de marché. André et Renata ont 20 ans et sont élèves d'une école de cirque. André, deux yeux bleus sous un bonnet péruvien rose, connaît bien l'endroit : « On retrouve les mêmes personnes d'un jour sur l'autre. Parfois, on croise même des gens de notre promo. » Renata ajoute : « On fait ça par nécessité, mais aussi un peu par revendication. »
Guerilla poubelle
En effet, si pour certains le glanage est un moyen de survivre, d'autres le considèrent comme une lutte moderne, économique et écologique. Cette nouvelle génération de glaneurs se démarque des plus âgés, pour qui récupérer des restes s'apparente à une activité honteuse. Il s'agit de lutter contre le gaspillage et la surproduction de déchets. Mais aussi contre une société de plus en plus obsédée par l'hygiène, pour qui un fruit irrégulier, « bizarre », est bon pour la poubelle.
13h30. Les éboueurs passent et arrosent le caniveau, où dégringole tout ce qui a échappé à l'œil acéré des glaneurs. Bilan de ce marché « gratuit » : trois brocolis, des bananes, un kilo de pommes, des poireaux et une cagette de haricots verts. C'est toujours ça de moins pour l'incinérateur!





