Bertrand Gallicher (Photo Mathieu Molard)
Vingt ans après la chute du mur de Berlin doit-on parler de l'Allemagne ou des Allemagnes ?
Aux yeux de la communauté internationale, la réunification apparaît depuis longtemps comme une évidence. Vues de l'intérieur, de fortes différences subsistent. Le taux de chômage demeure deux fois plus important à l'Est qu'à l'Ouest. Des investissements colossaux ont permis de remettre à niveau les infrastructures. C'est véritablement spectaculaire, lorsque vous comparez avec les photos prises à l'époque du régime communiste ! Le développement économique n'a pas suivi, et les "paysages florissants" promis par Helmut Kohl se font attendre.
Comment expliquez-vous ces différences persistantes ?
La réunification est récente, vingt années n’ont pas suffi à aplanir toutes les inégalités. Il subsiste également des différences profondes de mentalités faites d’incompréhensions. On ne peut pas rayer d'un trait de plume quarante ans d'un système totalitaire, qui avait créé un Etat, donc une part de l'identité de ceux qui y vivaient. Il faudra un peu de temps avant que la réunification se fasse dans les esprits.
Ces différences de mentalités sont-elles également présentes dans les jeunes générations ?
J’ai rencontré une jeune femme qui avait neuf ans en 1989. Elle me déclarait avoir encore aujourd’hui l’impression d’avoir perdu une part de son identité. Elle demeure dans le même quartier que ses parents. Tout a changé. Les bâtiments ne sont plus les mêmes, les habitants eux-mêmes ont changés. La hausse des loyers a poussé les anciens locataires vers la banlieue.
Comment les Allemands perçoivent cette partie de leur histoire ?
Des études ont montré que les plus jeunes connaissent mal cette période, pourtant relativement récente. Ils s’en désintéressent. L’Etat allemand a fait un gros travail d’éducation et de mémoire autour de la Seconde Guerre mondiale. Cet exercice reste à faire pour la période allant de 1945 à 1989. Il demeure également certains préjugés concernant les Allemands de l’Est. À l’exception de certains quartiers berlinois devenus furieusement tendance, habiter ou être originaire de l’Est est perçu plutôt négativement.
Vous déclarez que "l'économie sociale de marché" allemande devient pour la France un "modèle de société". Comment expliquez-vous ce phénomène?
Majoritairement, les Français connaissent mal l’Allemagne. Ils comprennent pourtant que ce pays n’est pas devenu la première économie européenne par hasard. L’organisation économique et sociale, souvent à l’opposée de ce qui se passe en France, joue un rôle majeur dans ce succès. La « Soziale Marktwirtschaft », économie sociale de marché, suscite donc l’intérêt des Français. Le principe de ce pacte social est de faire bénéficier le plus grand nombre possible d'Allemands de l'élévation du niveau de vie, grâce à un effort partagé auquel correspond une répartition juste des richesses.
Les relations sociales paraissent plus apaisées de l’autre côté du Rhin. Ce pacte social en est-il la raison ?
Il inclut le principe de cogestion, « mitbestimmung ». Les syndicats allemands sont beaucoup plus impliqués dans la gestion de l’entreprise que leurs homologues français. J’ai demandé à un chef d’entreprise si on pouvait imaginer en Allemagne des prises d’otages, à l’image de ce qui s’est passé dans certaines entreprises françaises. Cela l’a fait rire. Outre-rhin, il n’est pas envisageable d’annoncer du jour au lendemain le licenciement d’une partie des salariés. Une décision de ce type se fait en concertation avec les représentants du personnel et ce, bien en amont. En outre, même si les syndicats défendent certains intérêts catégoriels, les salariés ont conscience qu’une grève est une perte de temps et d’argent, que cela coûte des points de croissance.
L’économie allemande, qui s’appuie beaucoup sur l’industrie, réussira-t-elle à surmonter la crise ?
Angela Merkel a mis en place le chômage partiel qui a permis d’éviter de trop nombreux licenciements. Aujourd’hui, l’Allemagne relance la machine. Même si le secteur industriel est en difficulté, le pays table sur la qualité de ses produits pour continuer à séduire les clients étrangers. Le pays regorge de PME aux reins suffisamment solides pour prétendre à l’exportation. Les entreprises françaises tentent d’exporter des produits conçus pour la France, l’Allemagne pense sa production en fonction des marchés étrangers.





