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Huis-clos avec Wajdi Mouawad au TNT

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Samedi, 860 personnes sont restées près de seize heures au Théâtre National de Toulouse (TNT) pour assister à la représentation de trois pièces de Wajdi Mouawad. Reportage, heure par heure.

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Photo Thibaut Baron
Libano-québécois, le dramaturge contemporain Wajdi Mouawad est à Toulouse pour quelques jours. Avec sa famille, il a fui la guerre du Liban à 8 ans. L’exil l’a conduit en France, puis au Québec. C’est là-bas qu’il a fait toutes ses armes au théâtre, devenant comédien, auteur et metteur en scène. Son histoire transparaît dans ses pièces où se confondent perte d’identité, destruction, quête, promesses… Samedi dernier, sa trilogie Littoral/Incendies/Forêts était au programme. Une première pour le TNT. L’expérience fut incroyable pour les spectateurs. Les textes puissants et la mise en scène haute en couleurs ont déclenché une vague d’émotions et d’applaudissements.

15h05
Après avoir validé leurs tickets, les 861 spectateurs finissent de s’installer dans la grande salle. Tous les âges se côtoient. Le cycle commence par Littoral. Un homme apprend la mort de son père, et souhaite l’enterrer dans son pays d’origine, en guerre. Si l’on retrouve la noirceur de Mouawad, la pièce recèle une bonne dose d’humour noir, et questionne les errements familiaux par le rire. La première salve d’applaudissements est généreuse.

17h45
Le premier entracte dure une heure. On prend un café, on discute… Les spectateurs ne semblent pas vraiment remués par le spectacle.

18h40
Incendies commence. Deux jumeaux cherchent un père absent, alors que leur mère vient de mourir. Les premiers coups de fatigue se font sentir : l'autre pièce était longue, l'entracte aussi… Il faut un peu de temps avant de réentrer dans l'univers. De quoi regretter un peu ces moments de relâchement, même si on ne perd pas le fil. Cette pièce est plus dure : moins d’humour, histoire beaucoup plus sombre.

21h30
Est-ce parce qu’il reste quatre heures de spectacle ou est-ce l’émotion ? Peu d’applaudissements se font entendre. La salle se rallume vite. Mais déjà, la force du théâtre de Mouawad produit ses effets. Une jeune fille ne peut retenir ses larmes : « La 1ère était bien, mais alors celle-ci… Très forte et intense, je ne sais pas comment je vais ressortir de Forêts. »
Une fois sortis, des besoins plus primaires se font sentir. En cinq minutes, une interminable queue se forme autour des différentes possibilités de repas. Une petite vie se crée au TNT. Le théâtre a même fait appel à un restaurant antillais, l’Hibiscus bleu. La cuisine est de qualité, comme l’accueil. Des spectateurs discutent de la journée : « On n'a pas vu le temps passer. »
Les ouvreurs, eux, sont à pied d'œuvre : renseigner les gens, gérer les entrées et les sorties inopinées du théâtre, sous pression, sacs poubelle à la main… Reconnaissables à leur tenue rouge et noire, on en voit plusieurs circuler, courir et descendre dans les allées du théâtre.

L'univers de Mouawad ne semble pas quitter les esprits : on ne parle que des pièces, on constate une ruée sur la librairie. Peu vont à l'extérieur. Jeanine, Soleïma, Samir et Véronique sont venus en famille et entre amis. Assis au café, ils se confient sur le vécu de cette journée. « Venir ici pendant seize heures ne nous a pas fait peur, et on ne le regrette absolument pas ! On a eu des petits coups de fatigue, mais aucun ennui. C’est trop magistral, on est sous tension du début à la fin ! » Voir les trois pièces à la suite leur permet de « plonger dans une écriture ». Pourquoi sont-ils tant touchés par ce théâtre ? « Le texte est bouleversant et universel. La mise en scène est géniale : avec peu de décor et une simplicité déconcertante, il fait des choses incroyables. »
Le son des clochettes annonce l'heure de la reprise.

23h
Avant que les lumières s’éteignent, Marion témoigne de son ressenti. Même si Incendies est terminé depuis longtemps, l’émotion ne l’a pas quittée. « C’est exceptionnel, très fort. Les textes sont magnifiques et les acteurs très justes. »
Quelques sièges sont vides, mais très peu en comparaison de la durée. Les derniers entrent. De plus en plus de bâillements s’affichent sur les visages.
C’est la première partie de Forêts. Comme si la même histoire se répétait dans un autre ailleurs, une adolescente se plonge à corps perdu dans l’histoire chaotique de ses aïeules.
Les attitudes changent : on s'enfonce dans son siège comme dans un fauteuil à côté d'un bon feu. Comme lorsqu'on reste enfermé chez soi bien au chaud pour regarder trois, quatre films d’affilée. Pieds en éventail, tête appuyée sur son voisin… Un entracte de quinze minutes arrive, au bout de 2 heures déjà. Comme à chaque fois, on n'a pas vu le temps passer.

0h45
Forêts, 2e partie. La pièce est un peu trop longue et complexe. Les défauts des qualités de Mouawad sont particulièrement visibles ici : on se demande si tous ces détails sont utiles, s'ils servent vraiment le texte et l'histoire. Dans l’ensemble, les textes sont puissants, et très bien transmis. Souvent criés, déclamés, jamais dans la demi-mesure. La dramaturgie est à situer entre la tragédie grecque et Shakespeare. C’est grandiose, gigantesque, presque grandiloquent. On se demande parfois si on est vraiment au théâtre, ou plongé dans un film. Ou en train de rêver, après avoir lu 800 pages d’un roman d’aventures. Le spectateur est littéralement englouti. Les flash backs sont si bruts que le passé parle au présent sans complexe. Avec peu de choses, Mouawad arrive à créer une ambiance, un monde.
Pour les 23 acteurs, cette trilogie est une incroyable performance. Aucun ne joue dans les trois spectacles, mais beaucoup dans le premier et le dernier. Leur investissement est à la mesure de la puissance théâtrale : danse, chant, peinture et jets d'eau sont autant d’accessoires employés.
La fin est grandiose, en apothéose, sur une incarnation du sang des promesses.
Une ovation insensée conclut cette trilogie. La salle se lève, crie, siffle comme un seul homme.

2h45
Il y a ceux qui se précipitent dehors, pour retrouver la réalité, et ceux qui restent encore un peu au théâtre. Pour en profiter encore un peu, ou trop secoués pour réaliser l’heure, la fin. Tout se bouscule dans certains esprits. « On ne peut pas en parler, on a besoin de laisser décanter, venir la réflexion », éprouvent certains. Une famille se dépêche de sortir, une heure de route les attend. « On a des étoiles et des pensées plein les yeux. On se sent vivants. On est bien bousculés : plein de questions se mélangent. »
L’intérêt de voir toute la trilogie d’affilée se confirme : « On comprend mieux le lien entre les trois histoires et l’univers de Mouawad prend plus de sens. »
 

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