Arnaud Clément, finaliste en 2009, aura-t-il l'occasion de tenter de décrocher le titre en 2010? (Photo Cécile Jandau)
"Je me battrai, mais je ne vous cache pas que cela va être difficile pour 2010." Sans langue de bois, Jean-Louis Haillet, le directeur du tournoi, dresse avec lucidité le bilan de l'édition 2009 du Masters France : une énorme déception. En conférence de presse, anticipant les questions forcément gênantes des journalistes, le directeur se lance dans un bilan en forme de monologue et ne prend pas la peine de minimiser l'échec. "Le tournoi a pris l'eau. Les meilleurs n'étaient pas là. Il y a eu des forfaits de dernière minute, des blessures... Je suis évidemment très déçu, nous n'avons pas été gâtés par la chance."
C'est rien de le dire. Il y a encore trois semaines, le Masters France s'annonçait comme un micro-évènement. Jo-Wilfried Tsonga, 10e au classement mondial, et Gaël Monfils, 13e, avaient confirmé leur venue. Parmi les autres participants : Jérémy Chardy, 32e mondial et auteur de la plus forte progression française de l'année 2009 ; Paul-Henri Mathieu, 33e et très populaire auprès du public ; Julien Benneteau, à son meilleur niveau après avoir battu Roger Federer à Paris ; ainsi que les valeurs sûres Mickaël Llodra, Arnaud Clément et Marc Gicquel. Un tournoi relevé. De beaux matchs en perspective, avec la crème du tennis français. Les seuls absents : Gilles Simon, le tenant du titre, blessé, et Richard Gasquet, non qualifié.
Mais au fur et à mesure que la date fatidique avance, le tournoi de rêve tourne au cauchemar. Le 10 décembre, à sept jours de l'ouverture, Jo-Wilfried Tsonga déclare forfait. L'excuse officielle : une douleur à un poignet. Dans le public, beaucoup espéraient voir le numéro 1 français... Le 14 décembre, un nouveau coup de massue s'abat sur la tête de Jean-Louis Haillet : Gaël Monfils, blessé aux ischio-jambiers pendant un entraînement, jette lui aussi l'éponge. Aucune des quatre stars du tennis français (avec Simon et Gasquet) ne sera présente. Les deux showmen sont remplacés par David Guez, 146e mondial, et Thierry Ascione, 152e. De bons joueurs, mais le tournoi change d'allure.
Jeudi 17 décembre. Sous un froid glacial et alors que le métro toulousain est en grève, le tournoi débute dans une totale absence d'euphorie. Le public, peu nombreux en ce premier jour, attend sagement le début des matchs, pendant que chez les organisateurs, on a conscience d'offrir un tournoi au rabais. Par le forfait des deux meilleurs français, les têtes de série sont Jérémy Chardy, dont la notoriété est encore relative, et Paul-Henri Mathieu.
Mais la malchance n'a pas fini de frapper : Jérémy Chardy se blesse pendant son premier match face à Arnaud Clément et doit abandonner. Il est remplacé par Laurent Recouderc, 138e au classement ATP... Le lendemain, Paul-Henri Mathieu, qui a déjà séchement perdu la veille, gagne haut la main... le trophée de l'incorrection. Démotivé et légèrement blessé, il bâcle complètement son match face à David Guez et ne prend parfois même pas la peine d'aller chercher les points. Le samedi matin, déjà disqualifié, il déclare lui aussi forfait, blessé.
La faute des joueurs ou du tournoi ?
La conséquence de ces forfaits et blessures à répétition chez les meilleurs joueurs français (coïncidence, aucun joueur "mal" classé n'a déclaré forfait...) risque de coûter très cher au tournoi. L'existence d'une troisième édition en 2010 est plus que jamais sur la selette. Pourquoi le Masters France n'arrive-t-il pas à attirer les meilleurs joueurs ? L'année dernière, des quatre "stars", seul Gilles Simon était présent. Alors n°6 mondial, sa présence et sa victoire avaient sauvé le tournoi, qui, du coup, se sentait pousser des ailes et se pensait solidement implanté dans le calendrier des joueurs français. "Après le succès de l'année dernière, on ne pensait pas perdre les quatre meilleurs joueurs français, confesse Jean-Louis Haillet. Sur un tournoi, il y a toujours des blessures, des imprévus. Shangaï a perdu en octobre les quatre meilleurs joueurs du monde. Nous, on a perdu nos quatre meilleurs français. Le problème, c'est qu'on a besoin d'au moins un ou deux d'entre eux pour survivre. "
Au-delà des blessures dont on ne remettra pas en cause la véracité, les forfaits sont tout de même révélateurs de l'état d'esprit des meilleurs joueurs. La blessure de Tsonga, une "douleur à un poignet", sonne assez anecdotique. Le joueur aurait-il fait l'impasse sur un tournoi plus prestigieux ? On peut en douter... D'autant plus que le numéro un français semble soutenir les tournois hexagonaux quand cela l'arrange. On se souvient de ses belles paroles lors du tournoi de Lyon, en octobre. Le joueur déplorait à L'Equipe l'absence de Gaël Monfils et de Richard Gasquet, qui avaient préféré disputer à la place de Lyon le tournoi de Vienne. "Ils font ce qu'ils veulent, mais à leur place, je serais venu", avait-il taclé. Le joueur en était presque à se féliciter de ne pas déclarer forfait pour un tournoi qui ne pouvait pas lui apporter de points pour le Masters de Londres (il avait déjà obtenu le maximum des points possibles pour ce type de tournoi, ndlr). Le numéro un tricolore revêtissait le costume de l'altruisme et de l'esprit de solidarité envers les tournois français. "Il y a des moments dans une carrière où il est important d'être égoïste et d'autres où il est important de tenir son rôle. Je tiens mes engagements car j'ai une parole." Une parole qui ne s'applique vraisemblablement pas à tous les tournois...
Car là est le vrai problème du Masters France de Toulouse : il compte pour du beurre. Même si Tsonga jouait les bons samaritains en clamant qu'il n'avait aucun intérêt à venir disputer Lyon, le tournoi était pour lui l'occasion de gagner de l'argent et de comptabiliser des points pour le classement ATP. Toulouse, tournoi franco-français, ne rapporte au contraire aucun point à l'ATP. Les meilleurs joueurs, ceux qui ont une chance de briller en Grand Chelem comme c'est le cas pour Tsonga, Monfils, Simon et Gasquet, ont-ils vraiment intérêt à disputer un tournoi qui ne leur rapportera "que" de l'argent ? Pour ces joueurs de très haut niveau, s'aligner au Masters France peut présenter plus de contraintes que d'avantages : pause de plusieurs jours dans un calendrier de préparation serré, risque de se blesser et donc de compromettre le début de saison, risque de perdre un match face à un joueur beaucoup moins bien classé, ce qui peut faire mal à l'égo... On peut alors comprendre Tsonga quand il dit qu'il y a des moments où il vaut mieux être égoïste : le Masters France, par sa date et son absence d'enjeux, gêne les meilleurs. Esprit de solidarité ou pas.
Un tour de table pour décider de l'avenir
Comment, alors, rendre le tournoi plus intéressant pour les stars, ceux qui garantissent, par leur présence, la survie des tournois français ? Changer la date ? Le calendrier infernal de l'ATP, qui fait jouer de janvier à novembre, rend impossible l'insersion du Masters France avant décembre. Le disputer avant la deuxième semaine est, de l'aveu de Jean-Louis Haillet, difficile pour les joueurs, qui sortent d'une saison épuisante et n'ont que peu de temps pour recharger leurs batteries. Plus tard alors ? Impossible : pour s'acclimater au climat australien et parfaire leur préparation, les joueurs quittent la France dès le 26-28 décembre.
Si un changement de date semble d'ores et déjà exclu, Jean-Louis Haillet promet un intense débat lors du tournoi de Marseille, en février. "On fera un tour de table avec la Fédération française de tennis et les meilleurs joueurs pour savoir ce qu'il en est pour 2010 et comment on peut améliorer le tournoi et le rendre plus attractif." Les questions des gains, de la date, du système de poules, de la méthode de qualification des joueurs (Richard Gasquet n'a pas pu être qualifié cette année) seront discutées pour éviter que le scénario catastrophe de 2009 se reproduise. Alors que beaucoup considèrent le tournoi comme enterré, Jean-Louis Haillet y croit. Mais les plus difficiles à convaincre ne seront peut-être pas les joueurs, mais les partenaires. Notamment la BNP Paribas. "L'absence des meilleurs, c'est aussi un coup dur pour nos partenaires. Mais nous avons la chance de traiter avec la BNP, qui est un partenaire historique du tennis français et qui connaît bien les aléas de ce sport. On ne sera pas "noirs" tous les ans." Jean-Louis Haillet va-t-il réussir à convaincre la BNP que le Masters France peut attirer les meilleurs français ? C'est notamment la réponse à cette question qui déterminera l'avenir du tournoi.




